Collège Montessori de Lyon

Se préparer pour la vie

Journal d'activité - Octobre 2018 - Vers l'indépendance sociale et économique

L'approche de Maria Montessori pour l'éducation à l'adolescence est fondée sur l'idée d'une « préparation à la vie adulte » : l'individu à cet âge de sa formation vit une mutation physique et psychique qui l'amène à se transformer d'un être à la famille à un être à la société, de l'enfant au jeune adulte en construction. Les repères sur lesquels va se fonder sa personnalité changent : le monde n'a plus les dimensions matérielles qu'il lui a connues entre 6 et 12 ans, proportionnellement à ses propres mensurations qui évoluent ; le sens social de ce monde se métamorphose aussi puisque l'adolescent élabore un nouveau rapport à lui dans le développement de l'indépendance qu'il aura établie en tant que jeune adulte à 18 ans, quand il quittera l’adolescence comme stade de sa croissance. De la famille à la société, de l'enfance à l'adolescence : Maria Montessori qualifient souvent ce phénomène de re-naissance, de nouvelle naissance, en faisant référence à des révolutions analogues dans l'ensemble du vivant, à l'image du papillon sorti de sa chrysalide, elle-même formée de la chenille.

Pour nous, pédagogues qui accompagnons cette phase complexe dans l'élaboration de la personnalité de l'individu, notre tâche consiste à offrir à l'adolescent un environnement où il va pouvoir trouver les ressources qui vont l'aider à la réaliser et à s'épanouir, d'une part, et ensuite de trouver un moyen de le mettre en contact avec cet environnement préparé, de sorte qu'il puisse commencer à y cheminer vers ces deux indépendances : sociale et économique. Celles-ci lui seront utiles pour le développement de la suite de sa formation entre 18 et 24 ans ; elles sont également l'objet de sa recherche et lui apportent, quand il a l'occasion de les travailler, un apaisement personnel ainsi que dans ses relations. Cet apaisement a pour corollaire le sentiment de la dignité de son travail et induit une élévation morale qui fortifie sa volonté de contribuer par son action à la cohérence de sa communauté.

 

Ce que ces semaines de début de l'activité nous ont apporté, c'est d'observer l'appropriation par l'adolescent de la dynamique de projet en pratique. En effet, nous avons proposé de débuter collectivement par une identification des besoins de notre environnement de travail comme un point de départ à l'activité. Cette étape avait suscité un intérêt tel que la suite semblait promise à découler naturellement. Par groupes librement constitués, les adolescents ont donc fait le tour de l'ambiance et noté leurs observations de ses besoins. Nous nous sommes ensuite réunis pour mettre en commun leurs propositions : un banc et une tringle pour l'espace vestiaire, un placard à balais, quelques objets fonctionnels faisant défaut, l'organisation du jardin, parmi les projets potentiels qui avaient retenu l'attention. Nous avons ensuite proposé de détailler les actions qu'il serait possible d'entreprendre pour un projet et décidé collectivement de débuter avec le jardin. Nous avons établi une liste des activités possibles : à cette étape, l'enthousiasme demeurait. Une liste d'une dizaine d'activités a ainsi été obtenue. Quand nous avons décidé que nous avions terminé ce premier tour d'horizon, nous avons dans un deuxième temps proposé à chacun de choisir une activité parmi celles de la liste. Mais notre surprise a été de constater qu'aucun ne voulait entreprendre une quelconque activité, malgré l'émulation à la construction du projet ! Tout avait été si fluide dans l'élaboration de ce premier temps que la déconvenue en était d'autant plus forte : qu'allions-nous faire si le travail s'interrompait ainsi à quelques heures de notre entrée en matière ?

Quelques semaines se sont écoulées, puis le temps est venu de préparer la première rencontre avec les parents. Cette rencontre était l'occasion de faire un point spécial, un point d'ensemble sur ce qui avait été réalisé et ce qui serait présenté. C'était aussi une opportunité de finaliser les travaux en vue de cette présentation. Cinq semaines de travail avaient eu lieu entre temps. C'est à ce moment-là que nous avons pu constater combien chacun montrait de l'intérêt à organiser les parties de cette matinée d'échange, renouant avec le deuxième temps laissé en suspens toutes ces semaines d'activité. À ce moment-là, nous avons pu observer que l'appropriation s'était réellement mise en place et avec elle la volonté, la confiance en sa créativité et sa capacité à mettre en œuvre ses projets, la valorisation.

 

 

L'administrateur économique travaille sur le budget annuel ce matin. Il fait une comptabilité de fond sur l'ensemble de nos ressources et de nos charges pour l'année. C'est un travail qui va l'occuper deux matinées et une partie de l'après-midi du lundi. Il réalise un tableau puis un graphique de l'évolution de nos finances sur neuf mois. L'administrateur de communication est venu s'installer auprès de lui ; il a pour projet de nous organiser un voyage à Paris avec des tickets de bus qui ont été offerts. Le document du voyage est peu à peu rédigé et la question de l'hébergement arrive alors que nous avons eu un échange avec l'administrateur économique sur la modalité de représentation des valeurs négatives en comptabilité. L'administrateur communication, feuilletant les pages des hôtels de luxe parisiens, me demande de quel budget nous disposons pour notre hébergement.

- Je pense qu'il faut poser cette question à notre administrateur économique.

- Comment te dire, le mieux ce serait de dormir dans la rue… lui répond l'analyste.

Je fais alors l'éloge des bénéfices du marché, les sommes que nous pourrions gagner chaque matinée de vente de nos produits, tout ce que notre potager pourrait fournir, ce que nous pourrions faire dès maintenant pour préparer ces rentrées d'argent. Sous peu, les voilà tous les deux qui vont terminer leur matinée à retourner la terre, vider notre bac de sa terre polluée en attente de la renouveler avec de la terre végétale qu'un pépiniériste nous offre et encourager les autres à venir leur prêter main forte. Pour le voyage, je leur dis aussi que nous pouvons aller à moindre coût en Suède, au Centre d'Etude et de Travaux Montessori de Göteborg, établir une correspondance avec leur administrateur communication et organiser ce partenariat. La Suède devient l'objet des discussions du déjeuner.

 

Notre administrateur animaux fait également avancer sa proposition sur le plan économique. La proposition des trois chats pour le moment a fait long feu : nous avions demandé une étude du coût et une autorisation de nos voisins de patio. Puis ce fut au tour du hamster russe. Mais toujours la question du coût : il faudrait que cet animal soit un investissement. Alors l'idée d'avoir des poules, déjà énoncée par un adolescent en lien avec son expérience personnelle, refait surface. L’administrateur commence une recherche sur les besoins des poules, comment les assortir avec notre espace, notre budget : on calcule, échange des idées, organise notre vision. Les projets prennent une envergure sérieuse : si nous voulons que notre activité évolue, nos travaux doivent avoir un sens, une orientation, et être rattachés à une vision. L'environnement guide notre réflexion et notre pratique, nos besoins appellent l'appropriation de la méthode des projets en termes de calendrier, de priorités, de division du travail.

 

Ces aspects pratiques et intellectuels conjugués créent une émulation, une implication dans l'activité : c'est sur cette base que se renforcent l'appropriation et l'enthousiasme du travail individuel et commun. Les vertus de l'approche pédagogique montessorienne avec les adolescents se complètent aussi par les temps de travail intellectuel collectifs : dans le calme du matin après les affaires courantes l'orthographe autour d'une dictée – où nous réfléchissons ensemble aux particularités orthographiques de notre langue, où nous mutualisons nos savoirs et nos réflexions – autour des énigmes qui ont attiré notre attention pendant quelques jours sur les tableaux de l'ambiance. C'est surprenant de constater que malgré l'apparente indifférence à ces énigmes, une maturation silencieuse et pour ainsi dire invisible s'était opérée. Puis les temps de séminaire : cette semaine nous invite à réfléchir sur un extrait le L'Education et la paix de Maria Montessori, dont le premier paragraphe avait d'ailleurs fourni un motif pour notre dictée, la veille. Chacun a lu et vient avec une question de compréhension ou d'interprétation. Nous construisons ainsi notre lecture du texte : le débat nous amène ce mardi à nous interroger sur la distinction entre naturel, artificiel et supernaturel.

Puis nous sortons faire une partie de base-ball au parc et, à notre retour, après les responsabilités d'entretien de notre environnement de travail, nous commençons à chanter La mauvaise Réputation de Georges Brassens, accompagnés de la guitare, en français et en espagnol.

 

L'indépendance sociale et économique est une conquête nouvelle pour l'adolescent, à laquelle l'ont préparé les étapes antérieures. Elle prend une forme nouvelle à cet âge, liée à une nécessité sérieuse : celle de son indépendance réelle à l'âge adulte. L’entretien d'une maison, la tenue d'une comptabilité, la contribution à l'économie de la société, la dimension morale des choix que nous faisons et de leurs conséquences, ces aspects pratiques d'une vie adulte requièrent une maturation dont l'adolescence nous offre les potentiels. Ces premières semaines de l'activité nous ont permis d'observer comment peu à peu l'adolescent s'approprie la logique de cet environnement préparé, en pratiquant, en travaillant côte-à-côte avec l'adulte, en observant le travail de l'adulte. Le travail coopératif prend peu à peu sens : c'est par la division du travail que nos projets peuvent se réaliser, autrui est une force dans notre activité et dans nos échanges. La diversité de l’environnement préparé selon la vision de Maria Montessori pour les adolescents apporte une force dans la constitution progressive de leur appropriation de ses bénéfices pour l'organisation de leur travail.